La pensée du moment M

 
 

Corps et âme


« Moi, c’est mon corps qui pense. Il est plus intelligent que mon cerveau. Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. Quand mon corps pense… tout le reste se tait. À ces moments-là, toute ma peau a une âme. »

Colette, La Retraite sentimentale, 1907

6 octobre 2019
 
 
 

La lumière


« Être artiste ! oui, je l’avais voulu, non seulement pour sortir de la geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans un cercle d’odieuses petites préoccupations; pour m’isoler du contrôle de l’opinion en ce qu’elle a d’étroit, de bête, d’égoïste, de lâche, de provincial; pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce qu’ils ont de faux, de suranné, d’orgueilleux, de cruel, d’impie et de stupide; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec moi-même, que je pouvais souffrir oisif et inutile. »

George Sand, Histoire de ma vie, paru en feuilleton dans La Presse du 5 octobre 1854 au 17 août 1855

6 octobre 2019
 
 
 

L’été


« Tout est à mener à terme, puis à mettre au monde. Laisser chaque impression et chaque germe d’une perception s’accomplir en soi, dans l’obscurité, dans l’indicible, l’inconscient, dans ce qui est inatteignable pour l’intelligence, puis attendre avec une profonde humilité et patience l’heure de la mise au monde d’une clarté nouvelle, cela seul s’appelle vivre en artiste : dans la compréhension autant que dans la création.
Il n’y a pas à mesurer le temps ici, une année ne vaut rien et dix ans ne sont rien. Être artiste veut dire : ne pas calculer ni compter ; mûrir comme l’arbre qui ne hâte pas sa sève et qui résiste, confiant, aux tempêtes du printemps sans craindre qu’après elles puisse ne pas venir l’été. Il arrive. Mais il arrive que pour ceux qui sont patients, qui sont là comme si l’éternité s’étendait devant eux, dans le calme et l’ouverture de l’insouciance. Je l’apprends tous les jours, je l’apprends dans une souffrance pour laquelle j’éprouve de la gratitude : la patience est tout ! »

Rainer Maria Rilke , Lettres à un jeune poète, 1929

6 octobre 2019
 
 
 

L’entre-deux-terres

« Au lieu d’aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du cœur, pareil à celui du ressac. Rien ne dépérit, c’est moi qui m’éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert : c’est assez pour que je triomphe de ce qui m’assiège. »

Colette, Le Fanal bleu, 1949

15 août 2019
 
 
 

Le miracle des étoiles

« Si je désire fonder en toi la pente vers la mer je décris le navire en marche, les nuits d’étoiles et l’empire que se taille une île dans la mer par le miracle des étoiles. »

Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, 1948

31 juillet 2019
 
 
 

Avec ma Huppe

« Mon coeur répond : je suis plongé dans le feu, ne m’accuse pas; je brûle si je ne parle pas. L’océan de mon âme agite ses flots de mille manières; comment pouvoir rester un seul moment silencieux. »

Farîd Ud-Dîn ‘Attar, La Conférence des oiseaux, 1177

31 juillet 2019
 
 
 

Au-delà du miroir

« J’aimerais pouvoir être celle que j’ai envie d’être, de l’autre côté du rideau de la folie. Je ferais des bouquets de fleurs toute la journée. Je peindrais la douleur, l’amour, la tendresse. Je me moquerais bien de la bêtise des autres, et tous diraient : pauvre folle. (Je rirais bien surtout de ma propre bêtise.) Je construirais mon monde, et tant que je vivrais il serait en harmonie avec tous les autres mondes. Le jour, l’heure et la minute que je vivrais seraient à la fois miens et de tout le monde. Ma folie alors ne serait pas un moyen de fuir dans le travail pour que les autres me gardent prisonnière de leur oeuvre. La révolution est l’harmonie de la forme et de la couleur, et tout se meut et reste sous une seule loi : la vie. Personne ne se sépare de personne. Personne ne lutte pour soi seul. Tout est à la fois tout et un. L’angoisse, la douleur et le plaisir et la mort ne sont qu’un seul et même moyen d’exister. »

Frida Kahlo, Journal, in Martha Zamora El Pincel de la angustia, Mexico, 1987
29 juillet 2019
 
 
 

La traversée des signes

« Il se dirigea alors vers eux, la tête basse, pour leur montrer qu’il était prêt à mourir. C’est alors qu’il vit sont reflet dans l’eau : le vilain petit canard s’était métamorphosé en un superbe cygne blanc… »

Hans Christian Andersen, Le Vilain Petit Canard, 1876

30 juillet 2019
 
 
 

La beauté

« La beauté résultera de la forme et de la correspondance du tout aux parties, des parties entre elles, et de celles-ci au tout, de sorte que l’édifice apparaisse comme un corps entier et bien fini dans lequel chaque membre convient aux autres et où tous les membres sont nécessaires à ce que l’on a voulu faire. »

Andrea Palladio, Les Quatre Livres de l’architecture, 1570

6 mai 2019
 
 
 

Aurore ou le Grand dessein du printemps

Des jardins de la nuit s’envolent les étoiles,
Abeilles d’or qu’attire un invisible miel,
Et l’aube, au loin tendant la candeur de ses toiles,
Trame de fils d’argent le manteau bleu du ciel.

Du jardin de mon cœur qu’un rêve lent enivre
S’envolent mes désirs sur les pas du matin,
Comme un essaim léger qu’à l’horizon de cuivre,
Appelle un chant plaintif, éternel et lointain.

Ils volent à tes pieds, astres chassés des nues,
Exilés du ciel d’or où fleurit ta beauté
Et, cherchant jusqu’à toi des routes inconnues,
Mêlent au jour naissant leur mourante clarté.

Armand Sylvestre (1837-1901)
Mis en musique par Gabriel Fauré en 1884

26 mars 2019
 
 
 

Au coeur du coeur

Au coeur de l’espace
Le Chant

Au coeur du chant
Le Souffle

Au coeur du souffle
Le Silence

Au coeur du silence
L’Espoir

Au coeur de l’espoir
L’Autre

Au coeur de l’autre
L’Amour

Au coeur du coeur
Le Coeur.

Andrée Chedid, Rythmes, 2003


29 janvier 2019
 
 
 

Marienwürmchen

Marienwürmchen, setze dich
Auf meine Hand, auf meine Hand,
Ich tu dir nichts zu Leide.
Es soll dir nichts zu Leid geschehn,
Will nur deine bunten Flügel sehn,
Bunte Flügel, meine Freude.

Marienwürmchen, fliege weg,
Dein Häuschen brennt, die Kinder schrein
So sehre, ach so sehre.
Die böse Spinne spinnt sie ein,
Marienwürmchen, flieg hinein,
Deine Kinder schreien sehre.

Marienwürmchen, fliege hin
Zu Nachbars Kind, zu Nachbars Kind,
Sie tun dir nichts zu Leide!
Es soll dir ja kein Leid geschehn,
Sie wollen deine bunten Flügel sehn,
Und grüß sie alle beide!

Johannes Brahms, WoO 31, No. 13, Volks-Kinderlieder, 1858


2 janvier 2019
 
 
 

La perspective

La Perspective de Marta Pan est composé de trois sculptures qui forment un enchainement.
D’abord, les engouffrements, composés des trois symboles géométriques que sont le carré, le rond et le triangle, renvoient à la cosmogonie chinoise. Ils représentent l’univers, la terre, et la pensée. L’eau de ce bassin rectangulaire s’écoule ensuite vers un second bassin circulaire, la perspective. Celui-ci accueille une flèche métallique ondulée, qui pointe vers le troisième élément de l’œuvre : les emmarchements. Là se dressent deux anneaux métalliques qui, tels une porte, symbolisent l’entrée du parc des Sources de la Bièvre.

« Les portes, les passages, n’ont pour moi pas grand-chose à voir avec l’architecture, mais avec les torii au Japon. » Marta Pan
Torii signifie littéralement « là où sont les oiseaux ».

Franchir une porte, un torii à l’entrée d’un temple, c’est passer d’un monde réel à un monde spirituel.

Saint-Quentin-en-Yvelines, 1985-1992


19 décembre 2018
 
 
 

L’oiseau

« Changeons de perspective : laissons là ces figures par trop connues, ces silhouettes de la lanterne de l’histoire de France. Donnons une pensée à d’autres occupants successifs du château, habitants anonymes qui surpassèrent en nombre ceux que nous connaissons ou croyons connaître…
Éloignons-nous de quelques pas : pensons aux innombrables générations d’oiseaux qui ont tourbillonné autour de ces murailles, à l’architecture savante des nids, aux généalogies royales des bêtes de la forêt et à leurs tanières ou à leurs abris sans faste, à leur vie cachée, à leur mort presque toujours tragique, et si souvent due aux attentats de l’homme.
Un pas de plus le long des allées : songeons à la grande race des arbres dont les diverses essences se sont succédé ou supplantées à cette place, et comparé à l’antiquité de laquelle c’est peu de chose que quatre ou cinq cents ans.
Un pas encore plus loin de toute préoccupation humaine, et voici l’eau de la rivière, l’eau plus ancienne et plus neuve que toutes les formes, et qui depuis des siècles lave les défroques de l’histoire. La visite des vieilles demeures peut mener à des points de vue auxquels on ne s’attendait pas. »

Marguerite Yourcenar de l’Académie Française, Sous bénéfice d’inventaire, 1962


6 août 2018
 
 
 

Le Grand Rocher

Folie Sainte-James, Neuilly

« Ces formes sont d’avant l’histoire, d’immémoriale seigneurie. En de telles structures, façonnées aux plus rudes traitements et ennoblies par eux, la loi d’équilibre l’emporte à la fin. Il devait en être ainsi, immanquablement. Au commencement, au plus ardent chaos, l’équilibre qui allait prévenir à tant de délicatesses miraculeuses ne fut sans doute rien d’autre que le jeu des compensations encore instables et grossières, qui, lentement, mettait fin aux soubresauts d’un astre en train de se figer. Peut-être n’est-il pas de plus sûrs modèles de la beauté profonde que les formes émergées des grandes acrimonies. »

Roger Caillois, Pierres, 1971


6 juin 2018
 
 
 

L’Hôtel-Dieu

Arles

« Je vois, à l’heure où j’écris ces lignes, le visage rouge sanglant du peintre venir à moi, dans une muraille de tournesols éventrés,
dans un formidable embrasement d’escarbilles d’hyacinthe opaque et d’herbages de lapis-lazuli.
Tout cela, au milieu d’un bombardement comme météorique d’atomes qui se feraient voir grain à grain,
preuve que Van Gogh a pensé ses toiles comme un peintre, certes, et uniquement comme un peintre, mais qui serait, par le fait même,
un formidable musicien. »

Antonin Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, 1947.


6 avril 2018