« Solitude, récif, étoile »

Membre de l’ADAGP

A suivre jusqu’à la fin qui est le début

 
 

Salut


Rien, cette écume, vierge vers
A ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
A n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

Salut, Stéphane Mallarmé, 1893
 
 

La tapisserie de Notre Dame


Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
A fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir,
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir….

La Tapisserie de Notre Dame, Charles Péguy, 1913
 
 

Le dernier livre de Madrigaux


Les ruisseaux se sont réveillés.
La voix moins claire s’entrelace à la plus claire
comme se tressent leurs rapides eaux.

Pour qu’on me lie avec des liens pareils,
je veux bien tendre les deux mains.

Ainsi lié, je me me délivre de l’hiver.

Vert, rose et bleu
dans l’éclat violent du jour.

Vert, rose et bleu,

nouez-vous en écharpe à l’épaule du champion solaire
debout, lance au poing, dans l’arène des moissons.

Philippe Jaccottet

 
 

Scènes de la nature


Je quittai Philadelphie à 4 heures du matin, par le coche, n’emportant avec moi que le bagage strictement nécessaire pour l’expédition projetée ; c’est-à-dire une boîte qui contenait un petit paquet de linge, du papier à dessiner, mon journal, des couleurs et des pinceaux, plus vingt-cinq livres de plomb, mon fusil tear-jacket, quelques pierres, un peu d’argent, et par-dessus tout, un cœur plus que jamais enthousiaste de la nature.

Le grand marais de pins de la Pennsylvanie, Audubon
 
 

Un balcon en forêt


Le monde s’est desserré à quelques uns de ses joints essentiels ; soudain le cœur bondit, la possibilité explose : les grandes routes, un instant, s’ouvrent aux « grands indésirables ».
[…] Le calme était absolu – le silence et le froid au cœur pénétrant du petit jour donnaient à l’aube qui se levait une teinte bizarre de solennité : ce n’était pas le jour qui pénétrait la terre, mais plutôt une attente pure qui n’était pas de ce monde, le regard d’un œil entr’ouvert, où flottait vaguement une signification intelligible. « Une maison, songeait-il, comme s’il la voyait pour la première fois – une fenêtre toute seule en face d’une route par où quelque chose doit arriver. »

Un balcon en forêt, Julien Gracq
 
 

Vie de poète


Je poursuivis ma route avec entrain, et tout en allant de la sorte, il me sembla qu’avec moi, c’était, dans sa rondeur, le monde entier qui bougeait imperceptiblement. Tout avait l’air de marcher avec le marcheur : prés, champs, forêts, labours, montagnes, et jusqu’à la route elle-même.
Je me sentis alors l’esprit divinement libre et le cœur content. J’allais d’un pas hardi, dégagé en même temps que vif, passant devant toutes sortes de gens qui me saluaient parfois aimablement, moi, jeune et fringant voyageur, vagabond vagabondant.
Tantôt je me trouvais dès l’aurore en pleine lumière, dans la riante clarté du jour ; et tantôt, tard le soir, dans la pâle lueur spectrale du crépuscule sur quelque éminence bizarre et biscornue, et j’avais à mes pieds soit le pays du matin, soit celui du soir.

Robert Walser, 1917

 
 

Le pays des Rêves


Veux-tu qu’au beau pays des Rêves
Nous allions la main dans la main ?
Plus haut que l’odeur du jasmin,
Plus loin que la plainte des grèves,
Veux-tu, du beau pays des Rêves,
Tous les deux chercher le chemin ?

J’ai taillé dans l’azur les toiles
Du vaisseau qui nous portera,
Et doucement nous conduira
Jusqu’au verger d’or des étoiles.
J’ai taillé dans l’azur les toiles
Du vaisseau qui nous conduira.

Mais combien la terre est lointaine
Que poursuivent ses blancs sillons !
Au caprice des papillons
Demandons la route incertaine :
Ah ! combien la terre est lointaine
Où fleurissent nos visions !

Vois-tu le beau pays des Rêves
Est trop haut pour les pas humains.
Respirons à deux les jasmins
Et chantons encor sur les grèves.
— Vois-tu : — le beau pays des Rêves,
L’amour seul en sait les chemins !

Les Ailes d’or : poésies nouvelles, 1878-1880, Armand Silvestre

 
 

Elévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par delà le soleil, par delà les éthers,
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité,
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde,
Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
Va te purifier dans l’air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins ;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
– Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes !

Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire
 
 

Le corps et l’âme

Dans la nuit, vers une aube aux divines rougeurs,
Marchez sur le sentier de la bonne habitude,
Soyez de patients et graves voyageurs.

La Doctrine de l’Amour, Germain Nouveau