© Marie-Amélie Tek 2025-2026
Que dire de cet hiver qui emboîte le pas à l’été sans même que l’automne ne se soit interposé ? Impossible de se trouver là, impensable d’être ailleurs. Alors, on y est, trempé par la pluie et l’eau du lac qui s’est jeté à nos pieds alors qu’on regardait les canards en duo passer. Le temps s’est aplani dans une pause d’éternité ; le ciel amorce des vagues d’océan, les champs sont noirs de labeur et les sommets se glacent devant le monde engourdi de froid. Mais au loin, invisible, arpentant le paysage unanime, on dirait que toujours galope un Grand Homme Blanc. Suivons sa trace à grandes enjambées. Enfourchons le Cheval de feu qui vient.
Ce matin, la forêt a le goût de la mer. Décidément. Le chemin liquide a le reflet bleu, pesant et doucereux du premier matin du monde. Le ciel livide et gai plonge ses yeux blancs de neige entre les branches nues des grands chênes vides de janvier. Les arbres ont les mains tendues vers on ne sait quel mirage et semblent accrocher au large un invisible nuage de lait.
Nous marchons en rang sur le sentier immaculé. Il faut le silence pour entendre crisser la neige, nous, nos pas serrés. Nous sommes méticuleux en posant ici nos bottes, là nos lourds talons tels des sabots de bois ; un pied après l’autre à l’écoute du son de la terre qui cogne ce dimanche comme de la pierre.
Quelque part sous l’épaisse couche gelée, je devine des fleurs avides du printemps et les champignons puinés de la saison passée. Des oiseaux sifflent dans l’air transparent où quelques figures de fumée s’amusent à nous effrayer. Les ombres des coureurs et sportifs nous dépassent à toute allure. On se demande ce qui les presse à détaler comme des lièvres dégagés de leur terrier, poussés par quelque nécessité à sortir ce matin de froid. Le terrier n’a-t-il donc pas de cheminée où s’aimer ? Nous voilà, nous, délicieusement assiégés et comblés par le calme de la forêt, foyer embarqué, flammes vives aux aguets, hypnotisés par notre allure de cavaliers au pas sur la route qui craque sa chanson de l’année nouvelle.
L’étang est gelé, gris, rose, parme, doré, de poudre argentée. Les canards ne changent rien à leur habitudes qui sont de dandiner et de suivre sans parler la marche hallucinante et lente d’un jour comme tous les autres. Nous observons la vaste étendue abandonnée à elle-même. Quelques roseaux se penchent avec nous sur la glace où nous posons un pied, puis un autre. Pas à pas, les enfants s’aventurent à marcher sur l’eau. Je les imagine dans un conte d’Andersen où ils patineraient sur l’eau d’une fontaine surmontée par d’incroyables quadrilles de chevaux encadrant le char de l’Aurore et où ils vendraient aussi des allumettes dans des habits élimés et sombres de déshérités. J’observe d’un œil Hansel et Gretel valsant avec les roseaux déliés et jouant de cannes et bâtons à poursuivre les pauvres poules d’eau récalcitrantes. Suivant mes pensées désenchaînées sur la glace ultime de la forêt de mes songes, je rêve à mon conte des mille et une nuits de l’hiver. Je vois ce même ciel immense et clair, un océan gelé à la surface du monde, et au beau milieu d’un silence éternel, un couple enlacé dans ses habits de fête.
Meudon, 4 janvier 2026

































